La Muse – Chapitre 11

Dédicace

Une réconciliation sur l’oreiller de plusieurs jours, qui n’en n’aurait jamais rêvé ?

Se couper du monde extérieur , ne pas sortir, débrancher le téléphone et profiter exclusivement de sa femme, voilà les projets d’Alex. Michel frappa à sa porte, il dut faire la promesse de ne parler que d’Alex et Sarah-Jane. Mais après une soirée « comme avant », Michel reprit son rôle d’agent et Mike lui signifia :

-Je suis très heureux pour vous deux, je vous comprends et j’entends parfaitement ton cheminement. Zapper à tout jamais Barbie Parker et l’assassiner tant qu’il est encore temps est la meilleure des idées, de toute façon la vie publique de Sarah-Jane est fichue à tout jamais. Qu’elle retombe dans l’anonymat c’est le mieux qu’elle puisse faire. Redevenir madame Martin pour le moment, point. Plus de blog, plus de célébrité, plus rien, qu’elle retombe dans l’inconnu est le meilleur qui puisse lui arriver. Mais bon Max Morgenstar est toujours vivant, lui, et il est sous contrat, alors tu te remets au travail, avec l’aide de ta femme si il le faut mais tu me ponds au plus vite le tome 5 des aventures de Bonnie Calamity, qu’on en finisse avec toute cette histoire. La baise c’est bien mais ce n’est pas rentable ( bon sang et c’est moi qui dit ça ! Toute cette histoire me force vraiment à devenir ce que je ne suis pas, dire des conneries et… bordel, c’est à ne plus rien y comprendre… bref!), alors remets-toi au travail … qu’on mette tout ça de côté et qu’on n’en parle plus jamais. Alors ciao poto et passe une bonne nuit. Veinard , va !

***

Quelques jours plus tard, le train-train quotidien reprit son chemin. Sarah-Jane, prit en considération les conseils de Michel et signifia son changement de vie en revenant un soir chez elle avec les cheveux coupés au carré. Un beau carré plongeant qui donna du caractère à son visage, elle qui ne s’était jamais coupé les cheveux depuis plus de quinze ans. Ça lui allait très bien, Alex avait l’impression de redécouvrir sa femme, mieux, de vivre avec une toute autre femme qui n’avait que pour seule ambition de prendre soin de son époux. Elle se prit même au jeu de cuisiner elle-même, pour son propre plaisir sans pour autant dévoiler ses recettes, elle se contentait de les noter dans un cahier, elle avait compris la leçon et n’en ferait jamais étalage. Anonymement elle faisait son marché, s’inscrivit dans une salle de sport, tenta de se trouver un travail dans le domaine de ses premiers amours, la décoration ; et pour la première fois depuis leur rencontre, commença à parler enfant avec son mari. C’était là leur tout nouveau projet et Alex devait avouer que son rôle à jouer dans ce dessein était des plus agréables pour le moment.

Max avait encore quelques dates de dédicaces à honorer avant de se concentrer pleinement sur son ultime roman de la série des aventures de Bonnie Calamity. Mike était toujours sur son dos pour le hâter dans la dernière étape de son contrat. C’est alors qu’une fois de plus , la vie d’Alex bascula.

***

Max était parti en banlieue pour une séance de dédicaces, tout se passait comme à son habitude, c’était à la Librairie Nouvelle d’Orléans dans laquelle il avait déjà fait plusieurs apparitions dont la dernière avait eu lieu un an ou deux auparavant. C’était une librairie renommée. Le voyage étant pour la journée uniquement, Sarah-Jane était restée à Paris et Mike qui avait d’autres projets professionnels ,n’avait pas pu non plus accompagner son poulain. Alex avait l’habitude , ce n’était pas la première fois qu’il faisait le voyage seul. Les seuls inconvénients seraient les fans qui le croiseraient par hasard à la gare ou au détour d’une rue. Une jeune femme l’attendait à sa descente de train. Très gentille, souriante, il fut bien accueilli par cette employée de la librairie dans laquelle il devait faire sa prestation . La jeune femme lui paru bien charmante. Brune, une coupe de cheveux semblable à celle de son épouse rehaussée d’un béret avec quelques badges représentant des personnages de BD ou comics, enfin, Alex n’en était pas très sûr (comme bon nombre de ses compères, Max faisait partie de ces personnalités légèrement imbues d’elles-mêmes, suffisantes et prétentieuses qui ne portaient aucun intérêt aux auteurs qui ne jouaient pas dans la même catégorie littéraire que la leur. Et à cet instant précis, il se rendit compte qu’il n’avait ni lu , ni ouvert une bande dessinée depuis plus de dix ans. Ses pensées vagabondèrent vers cet hypothétique futur enfant, il se demanda d’abord comment se mettre à la page de ce qui se faisait actuellement en livres pour enfants ou dessins animés, il balaya subitement dette idée de sa mémoire en se disant que peu importait, Sarah saurait, elle), des petites lunettes qui lui rappelait quelque chose dont il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus et visiblement d’une rare timidité qu’on ne rencontrait que chez les bibliothécaires.

-Bonjour, je suis Antigone, je travaille actuellement à la Librairie Nouvelle d’Orléans, je vous accompagnerai pour le trajet jusqu’à la librairie et pour votre retour à la gare.

-Vous êtes libraire ou chauffeur ?

La jeune femme lui jeta un tel regard de travers que le romancier en eut un mouvement de recul de surprise. Visiblement la demoiselle n’avait pas d’humour. Alex ne savait comment briser la glace qui venait de s’instaurer entre eux. Un tel sentiment de malaise sur le trajet jusqu’à la librairie n’augurait rien de bon. Le romancier se racla la gorge et tenta :

-Antigone ?! Vos parents ne doivent pas beaucoup vous aimer.

Étonnamment, ma brunette éclata de rire.

-C’est la première fois qu’on me fait cette remarque, généralement, on m’envoie me faire pendre ou m’ensevelir vivante, mais je dois avouer que j’ai peut-être quelque chose, de rebelle, bravache, le côté petit et moche comme l’a dépeinte Anouilh également…

-Je vous trouve pourtant charmante.

-Vous êtes un charmeur, monsieur Morgenstar tout le monde le sait, je ne prendrais donc pas acte de vos dires. Néanmoins, vous n’avez certainement pas tord, mon père est professeur d’histoire et ma mère de lettres classiques. Vous voulez que je vous livre un secret ?

-Faites donc.

-Mes prénoms officiels dans l’ordre de l’État Civil sont Antigone Cassandre Ophélie.

-Outch ! En effet, ça fait mal ! Vos parents devaient désirer un fils.

-Peut-être oui. Elle rit. Lorsque je fus en âge de lire Anouilh, Sophocle, Shakespeare ou que la mythologie fut au programme au collège, j’ai vu ma vie différemment, et mes parents surtout. Imaginez si j’avais été un garçon.

-C’est peut-être de l’humour d’érudits. C’est simple vous vous seriez appelé… heu… Roméo , Tristan , Paul ou au pire Job, si vos parents sont croyants.

– Mais vous êtes un monstre – Elle le frappa sur le biceps. Il fit mine de souffrir- Je n’avais jamais vu ça sous cet angle là, vous êtes très étonnant monsieur Morgenstar.

-Appelez-moi Alex.

-Et pas Max ?

-Mais non, voyons, je suis certain que vous connaissez mon véritable nom, mademoiselle Antigone. Que vous êtes l’une de mes fans et que vous souhaitez faire un selfie avec moi !

-Quel prétentieux !

-Je suis certain que vous saviez à quoi vous attendre… Antigone Cassandre Ophélie… Non mais il faut être barge pour prénommer ainsi son enfant !

-Monsieur Morgenstar ! Dit-elle sur le ton d’une institutrice qui gronderait un enfant de maternelle.

-Je vous ai dit de m’appeler Alex.

-Pas quand vous prenez vos grands airs de romancier. Madame Boyer vous attend , vous serez ensuite pris en charge par madame Leconte.

-Et ce n’est pas vous qui vous vous occuperez de moi ? Et si je désire un café ? Ou si j’ai une petite faim.

-Sonia Leconte est très gentille, vous verrez.

La jeune femme lui fit un clin d’œil, ils entrèrent dans la librairie. Alex se dit finalement que pour une bibliothécaire aux prénoms d’un autre âge, d’un autre temps, d’une autre époque, la demoiselle n’était pas si timide que ça… et sans trop savoir pourquoi, ça lui plaisait, cette brunette l’intriguait et pire que tout, son attitude l’excitait. Mais très vite il dut se défaire de cette sensation, il n’était pas ici pour la bagatelle, le devoir l’appelait (et sa femme l’attendait, mais il raya mentalement cette phrase de son esprit sans chercher le pourquoi ni y prêter une quelconque attention.)

Avant de voir son stand et d’être présenté à la directrice, le regard d’Alex ne put se détacher d’un espace promotionnel, un livre noir sur lequel on pouvait lire le titre : « On va déguster ». Son accompagnatrice qui avait suivi du regard celui de l’écrivain, ne put s’empêcher de commenter :

-Oui, vous avez deviné, c’était l’emplacement réservé au livre « Dans la Cuisine de Barbie Parker 2 » , il était prévu qu’elle vienne dédicacer son livre avec vous, style promo comme au Tschann 13, mais depuis l’esclandre de décembre, on a du modifier nos plans. Je suis désolée.

-Vous n’y êtes pour rien. Mais je n’en reviens pas… C’est un livre de 2015 !

-Je n’ai aucun pouvoir dans cette librairie monsieur Morgenstar !

-Pardon, veuillez m’excuser. Je suis un peu tendu. Mais appelez-moi Alex, par pitié.

-Alors conduisez-vous en Alex Martin, mais je crois qu’à partir de maintenant il va falloir endosser le costume du grand Max Morgenstar.

-Et ce selfie ?

-Vous êtes impossible ! A tout à l’heure Alex ! Mais je vous préviens je ne veux plus avoir affaire à Max , il est trop… pédant pour moi.

-Rien que ça !

Ils rirent de bon cœur. Une petite cloche sonna dans son esprit à cet instant sans qu’il ne sache trop pourquoi, mais il n’eût pas le temps d’y réfléchir, il le ferai dans le train du retour ce soir.

Max fut ensuite pris en charge par le personnel. Il ne vit son « chauffeur » qu’en fin de journée après la séance de dédicaces.

***

Étrangement , Alex n’avait qu’une seule hâte, terminer au plus vite cette séance de gymnastique répétitive concentrée sur son poignet et ses zygomatiques afin de pouvoir converser de nouveau avec son accompagnatrice. Il ne la vit pas de l’après-midi. Il aurait tant aimé abréger ses souffrances et la retrouver autour d’un café. Une alchimie s’était installée entre eux, il aurait pu l’écouter bavarder pendant des heures (pour une grande timide… nous étions au paroxysme de la gageure et de l’antinomie. Peut-être deviendrait-elle une amie? Néanmoins il se trouvait dans la plus vieille librairie d’Europe et il ne pouvait pas leur fausser compagnie de la sorte surtout sans Mike pour assurer ses arrières. D’autant plus qu’il y avait eu foule et que cette séance fut d’égale importance à d’autres dans la capitale.

Quand il fut l’heure de quitter la librairie, c’est avec grande joie qu’il vit réapparaître Antigone. Il voulut aller boire un café en sa compagnie mais la séance de dédicace avait comme toujours traîné en longueur (un mal pour un bien comme aurait dit Mike) et il devait se rendre directement à la gare s’il ne voulait pas manquer son train.

Sur le quai de la gare, n’importe quel badaud aurait eu l’impression en les voyant, de fixer deux amis entrain de se faire leurs adieux à tout jamais.

-Où étiez-vous passée tout l’après-midi? Je ne vous ai pas vu une seule fois, vous ne m’avez même pas apporté un café.

-Et risquer de vous le renverser sur le pantalon devant tout le monde ?

-Ne rigolez pas, ça m’est déjà arrivé.

-C’est vrai ?

-En pleine séance de dédicace.

-Encore une gourde.

-Une charmante demoiselle maladroite comme Bonnie Calamity.

-Y en a vraiment qui poussent le fanatisme un peu loin.

-Ce n’était pourtant pas la Japan Expo.

Ils rirent de nouveau ensemble. Le train arrivait, on l’entendait au loin.

-Et vous Antigone, vous ne souhaitiez pas de dédicace ? Même si Max Morgenstar est imbuvable.

-J’en ai déjà une.

-Pour le tome 4 : « Bonnie Calamity 4 – Toujours Debout- » ?

-Oui.

-Et je vous l’ai dédicacé personnellement ?

-Oh que oui ! Et vous ne vous souvenez même pas de moi. D’ailleurs j’ai un autre secret à vous révéler.

-Un deuxième ! Mais c’est qu’à force nous allons devenir amis. Allez-y Antigone, dîtes-moi tout.

-Je ne suis pas libraire, je ne travaille même pas à la Librairie Nouvelle d’Orléans.

-Et Antigone, ce n’est pas votre véritable prénom.

-Vous croyez vraiment que quelqu’un peut inventer de tels prénoms ?

-Antigone Cassandre Ophélie… En effet, faut être vraiment … On ne va pas revenir là-dessus n’est-ce pas ? Quoique… Je pourrais m’en moquer pendant des heures. Allez, confiez-moi vos péchés ma chère enfant.

-En fait, je suis amie avec Sonia, la responsable librairie et je lui ai proposé de faire le chauffeur pour vous. Ils étaient très occupés et mandater un employé aurait…

-Ah ouais d’accord, je ne suis pas assez important…

-N’allez pas dire ce que je n’ai pas dit, j’ai juste proposé mon aide au bon moment, ça arrangeait tout le monde.

-Et vous la première. Je savais que vous étiez une groupie, allez on le fait ce selfie, le train est là.

Alex prit le téléphone portable d’Antigone, se mirent côte à côte , leur tête proches l’une de l’autre et au moment d’appuyer sur le bouton déclencheur de l’appareil, Alex fit une bise sur la joue de la jeune femme. Il garda néanmoins le téléphone en main, et tapa quelque chose. Il lui rendit :

-C’est mon numéro, heureux de vous avoir rencontré Antigone, n’hésitez pas à m’appeler.

-Alex, il faut que…

-Vous me confierez vos secrets un autre jour, à bientôt j’espère. Avant que Jeanne D’Arc vienne faire une séance de dédicace, mais je suis certain que vous vous proposerez en tant que chauffeur.

-Je ne voulais pas… Je suis désolée… Bonne chance pour le tome 5 de Bonnie Calamity, mais je vous jure…

Il lui fit une bise de nouveau sur la joue et monta dans le train. Antigone porta sa main sur la brûlure du baiser, stupéfaite par ce geste tendre et amical puis vit Alex s’asseoir juste devant elle, il lui fit un adieu de la main derrière la vitre, l’air un peu triste, le train commença à partir ; c’est alors que la jeune femme retira son béret et sa perruque brune pour laisser une longue chevelure flamboyante se déployer au vent. Des larmes se mêlaient à la bruine de cette fin mars. Alex se leva et remonta l’allée pour vérifier qu’il n’avait pas rêvé, le train avait pris trop de vitesse.

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