La Muse – Chapitre 6

Lancement Spectaculaire

Vendredi 22 décembre 2017

Tschann 13

Le jour -J- arriva bien plus vite qu’Alex ne l’eut espéré.

Il n’était pas encore 20h que la librairie parisienne était déjà prise d’assaut par les journalistes, des fans des deux célébrités, des amoureux des livres , tout simplement quelques badauds, et autres curieux ; et des invités VIP triés sur le volet dont deux vainqueurs d’un concours organisé par le grand Mike Shérif. Une femme d’un certain âge avait gagné une rencontre et une dédicace du nouveau livre de Barbie Parker : « Dans la Cuisine de Barbie Parker 2 » ; et un homme assez efféminé trépignait sur ses deux pieds à l’idée de rencontrer Max Morgenstar en personne et d’avoir l’honneur d’être le premier à se faire dédicacer le dernier opus des aventures de « Bonnie Calamity 4 – Toujours Debout-« .

Alex ne pressentait rien de bon à ce nouveau style de lancement à l’image d’une représentation télévisuelle d’un talk show en direct. Mais son ami et agent voyait toujours tout en grand et voulait se démarquer des autres maisons d’édition. Comme si les Éditions Shérif avaient quelque chose à voir avec des maisons d’édition traditionnelles! Michel se sentait plus l’âme d’un producteur de télévision qu’un éditeur et ça se ressentait dans sa personnalité et dans sa manière de mener sa « petite » affaire. Néanmoins, Alex savait bien que sans son ami d’enfance, il n’en serait pas là aujourd’hui. D’autant plus qu’à cet instant il ne savait pas encore si c’était une bonne ou une mauvaise chose.

Une scène?! Deux chevalets. Entre les deux une silhouette de carton grandeur nature représentant Alex et Sarah-Jane dans la même position et le même accoutrement  que les personnages principaux sur la couverture du premier roman de Max : « Duo de Chics ». Alex portait un complet bleu foncé , la pochette composée de billets verts et une cravate, la jambe gauche passée par dessus la droite, se tenait droit, la tête haute, la main droite posée au creux du coude gauche, il arborait dans la main gauche une flûte de champagne qu’il tendait vers l’assistance comme pour trinquer. Sarah-Jane, de profil, collée à lui , la jambe légèrement pliée et le genou relevé, en talon aiguille et robe longue rouge au décolleté profond et échancrée jusqu’en haut de la cuisse (qui laissait entrevoir l’intérieur de son autre cuisse dans cette position, ne laissant aucune place à l’imagination), soufflait sur le canon d’une arme vers le visage de son époux. Devant la scène, au pied de chaque chevalet, un tissu soyeux de couleur noire couvrait les livres de chaque auteur.

Un long buffet recouvert de nappes blanches et garni  de spécialités confectionnées par un grand traiteur parisien occupait une partie de la librairie consacrée aux livres pour la jeunesse, au centre duquel trônait une pyramide de coupes de champagne.

Lorsque deux heures plus tôt, Alex était entré dans la boutique fermée alors au public le temps des préparatifs, déjà d’une humeur peu sociable depuis son dernier échange avec Michel; il avait alors  fait son caprice de star. Les réductions  et autres mets n’étaient pas encore mis en place, ni le champagne ouvert, en revanche, la pyramide de coupes était déjà prédisposée à accueillir le breuvage ambré et pétillant. C’était furieux qu’il était allé voir son vieil ami:

-Deux choses me caractérisent. Lesquelles?

Totalement pris au dépourvu, Michel qui connaissait déjà son vieil ami depuis trop longtemps récita mécaniquement:

-Toujours des sucettes à portée de main, et le champagne se boit dans des flûtes et pas dans des coupes.

-Et?…

Alex tendit la main vers le buffet.

-Écoute, Alex, calme-toi, je sais que tu es nerveux, c’est le plus grand lancement de l’année et de vos carrières à Sarah-Jane et à toi, tu ne vas pas t’arrêter à un si petit détail.

-Tous mes fans connaissent mes petits gimmicks, mes tics, mes manies ; le faux pétage de plomb orchestré par… devine qui? … de cette émission de télé qui a fait le buzz pour du champagne servi dans une coupe, tu l’as eu mon quart d’heure de célébrité, presque aussi longtemps que le pseudo strip tease quand j’ai rencontré Sarah , les fans vont relever l’erreur et demain ça apparaîtra en première page des magazines people et ça supplantera cette sortie littéraire.

-Ne t’embarrasse pas avec ce genre de détail, tu t’emballes pour rien,  je gère, je glisserai aux journalistes la vérité, c’est la marque de fabrique de ce traiteur et une pyramide avec des flûtes est moins stable. On te servira ton champagne dans une flûte. Rassuré?

-Non, on va croire que je bois autre chose, je te préviens que si ça nuit à mon image…

-C’est moi qui gère ton image!

-Mais le champagne ne se boit que dans des flûtes…

-Oui je sais pour le pétillant et l’élévation gracieuse des bulles vers le firmament… Tu es pathétiquement romantique, tu as pensé à écrire des bouquins pour chiards?

Alex menaça symboliquement son ami de l’index avant d’aller vérifier sa cravate aux toilettes.

Non seulement il était nerveux, mais, non satisfait de son dernier tome, il angoissait. Ce roman ferait un flop et signerait la fin de sa carrière, il en était certain.

Soudain ses pensées vagabondèrent jusqu’à la petite rouquine, sa fan ou plutôt son ex-fan. Il se demandait si elle serait présente ce soir. Il secoua la tête devant le miroir avant de rester figer face à lui-même, pressentant un désastre.

Sarah-Jane quand à elle, était fière et toute guillerette. Une vraie pile électrique virevoltant ça et là, elle était impatiente comme une fillette au pied du sapin un matin de Noël. A plusieurs reprises elle soulevait les tissus qui recouvraient son nouveau livre sur le chevalet ainsi que ceux de la pile, vérifiant inlassablement qu’ils étaient bien organisés.

Alex n’arrivait pas à partager son enthousiasme, tant il était taciturne et muet, qu’au contraire sa femme était un véritable moulin à parole exubérant. Il se retint à plusieurs reprise de lui dire que c’était SA soirée à elle et qu’il rentrait à la maison.

Un double lancement pour deux catégories de livres totalement différentes? Était-ce finalement une si bonne idée? N’allait-ce pas au contraire être préjudiciable pour l’un comme pour l’autre? Et cette connerie de concours. Alex serait obligé de passer dix minutes avec un lecteur, lui faire la conversation, faire semblant de s’intéresser à ses propos et lui dédicacer son nouveau roman en premier. Ce n’est pas à lui qu’il souhaitait dédicacer le premier livre. C’était à cette petite rouquine à lunettes si maladroite…

Décidément, cette soirée, Alex ne la sentait pas.

Et il n’eut pas tout à fait tord!

***

Sourire de façade. Honneur aux dames. Mike arriva au petit trot , micro à la main, saluant la foule, au centre de la scène qui pourtant ne devait pas excéder les trois mètres, comme s’il était une star de rock internationale. Alex le reconnaissait bien là toujours ce désir d’être au centre de toute l’attention, alors que lui en avait ras le bol de tout ça. Il en était venu à se demander si ce n’était pas la fin. Il souhaitait arrêter tout ce simulacre. Les projecteurs, les interviews et même les dédicaces. Alex souhaitait redevenir anonyme, écrire pour lui-même. Il applaudissait la pantomime de son meilleur ami sans grand entrain, tandis que de l’autre côté du podium à gauche de Michel, sa femme frappait de toutes ses forces dans ses mains en arborant un sourire éclatant et sincère, minaudant telle une potiche de jeu télévisé. Il aimait sa femme de tout son cœur, mais là ce soir, il se dit que ce n’était pas elle. Il aimait Sarah-Jane, sa Sarah et cette Barbie, pâle imitation superficielle de son âme sœur, commençait à l’agacer au plus haut point.

Ce n’étaient pas Alex Martin et Sarah-Jane Koch, non, ce n’étaient pas eux sur ce podium, mais leurs doubles maléfiques, leur côté obscur, leur autre. Une dualité schizophrénique. Mais il n’eut pas le temps d’approfondir les méandres de son ego, de son soi profond.

Le discours de Michel se salua d’applaudissements. Il était convenu que Sarah-Jane serait la première à dévoiler au public la jaquette de son livre. Mike se tenait à droite du chevalet, Barbie à gauche, un agent de sécurité maintenait entre ses doigts le tissu recouvrant la pile de livres de recettes. Alex restait dans son coin regardant la scène de loin . Mike décompta: 3 – 2 -… Suspense… Les deux tissus tombèrent au même moment sous les hourras, les applaudissements et les flashs d’appareils photos mitraillaient le dévoilement tant attendu.

Un cordon de velours , chacun flanqué de deux agents de sécurité, était toujours devant les deux palettes de livres, les futurs acquéreurs ne pourraient se le procurer qu’après le « spectacle » du double lancement et ainsi se le faire dédicacer, séance qui ne durerait qu’une heure et pas une minute de plus histoire que les deux écrivains puissent se restaurer et passer un peu de temps avec leurs fans. D’autres séances de dédicaces auraient lieu tout de suite après Noël.

Suite au tonnerre d’applaudissements, Michel invita Monique la gagnante du concours sur scène et Barbie lui dédicaça le livre de recettes qui trônait sur le chevalet sous le crépitement des flashs des appareils photos des journalistes et quelques caméras. Sarah-Jane poussa le vice jusqu’à décrocher l’affiche du chevalet et de la dédicacer à la petite fille de la gagnante du concours qui était une passionnée de cuisine et fan de l’émission de télévision que présentait Barbie Parker. Elle s’entretiendrait avec la vieille femme un peu plus tard dans la soirée. Barbie embrassa la vieille dame sur la joue, cette dernière toute émue, alla s’asseoir sur le côté avec d’autres membres VIP conviés à la soirée.

Puis ce fut au tour de Max. Mêmes singeries pathétiques, une foule en délire. La sécurité dut intervenir car des fans voulaient passer le cordon et se procurer le roman avant  qu’il fut publiquement dévoilé. Après quinze minutes de manifestations diverses, entre les « voyous », les commentaires à tout-va, un brouhaha monumental, quelques individus conviés à sortir manu militari, c’est un peu désordonnés que Mike et Max dévoilèrent le dernier opus de « Bonnie Calamity 4 -Toujours debout-« 

La foule s’enflamma et la sécurité eut du mal à contenir les fans restés calmes pendant la prestation de Sarah-Jane. Les journalistes s’en donnaient à cœur joie et espéraient le dérapage. Alex se demanda même si son ami n’avait pas osé embaucher des fauteurs de troubles. Il repensa à la pyramide de coupes de champagne. Non! Il n’aurait pas osé…

Alex n’eut pas le temps de répondre, Charly le vainqueur du concours attendait sa dédicace. Tout ce cinéma…

C’est alors que Mike prit de nouveau le micro et annonça qu’il était temps de donner au public ce qu’il attendait: les livres.

Les agents de sécurité eurent à peine le temps de retirer totalement les cordons de velours rouge qu’un amas d’humanoïdes visiblement contaminés par une irrépressible folie se jetèrent sur les ouvrages des deux piles. On se serait cru au premier jour des soldes dans une boutique de vêtements annonçant tout à 1€. C’était de la folie. Alex en resta coi et pantois tandis que son épouse paradait parmi la foule signant déjà ça et là quelques dédicaces. Mike lui fit signe d’aller s’asseoir à la table prévue à cet effet tandis qu’une autre partie de la foule s’approchait déjà du stand de Max, réclamant la même chose. Son agent lui intima l’ordre de faire ce qu’on attendait de lui.

-Et le discours?

-Ils en ont rien à faire, vas-y… Un mot, gentil, un autographe, tu sais ce que tu dois faire.

C’était l’anarchie la plus complète, les organisateurs, la sécurité, et même Michel étaient dépassés par la tournure  que prenaient les événements, c’était pire que dans une salle de concert. Les gens se piétinaient, se bousculaient, se jetaient sur le buffet. La pyramide de champagne s’écroula. Tout le monde était perdu, Mike voyait les billets s’envoler, le propriétaire de la librairie devint fou, sa boutique était dévastée.

Une femme se dirigea vers Sarah-Jane, lui tira la tête en arrière, lui arrachant une poignée de cheveux, lui griffa le visage et hurla:

-Voleuse, tu n’es qu’une voleuse, une usurpatrice… rends-moi ce qui m’appartient…

Derechef, Alex chercha du regard, la petite rouquine à lunettes. (Au lieu de prêter secours à sa dulcinée) comme si le terme usurpateur avait réveillé quelque chose en lui.

La sécurité sépara les deux femmes et poussèrent Barbie Parker dans la salle de repos des employés de la librairie,  la police intervint bien vite, accompagnée des secours. La femme hystérique continuait à traiter la présentatrice télé de tous les noms d’oiseau bien que la police lui avait déjà entravé les bras, prêts à l’embarquer. Michel et un agent de sécurité avaient repoussé Alex dans un coin où se trouvaient des organisateurs dont le propriétaire de la librairie, pour le protéger lui aussi.  Il n’eut le temps que d’entrapercevoir sa fan une fraction de seconde, elle se dirigeait quant à elle vers la sortie, un exemplaire de son livre sous le bras (sans l’avoir payé) avant de disparaître dans la nuit.

Des hommes casqués, la matraque à la main firent irruption dans la boutique, tout ça en moins de cinq minutes. Les journalistes et photographes présents s’en donnaient à cœur joie, mitraillant la scène d’apocalypse qui se peignait en live sous leurs yeux. 

Des gens furent blessés, il y eut de nombreuses arrestations, les dégâts matériels se montaient à une fortune, des livres avaient été volés… personne ne sut jamais ce qui avait déclenché ce coup d’état. Le lendemain les journaux titreraient: « Mai 68 livresque pour Noël »

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