La Muse – Chapitre 5

Grandeur & DĂ©cadence

Michel Ă©tait furieux, ou plutĂŽt Mike… Il aboyait sur son ami de toujours  projetant ça et lĂ  les cendres du cigare qu’il venait d’allumer lorsqu’il avait vu son Ă©crivain fĂ©tiche passer sa porte, « pour fĂȘter ça ».

Alex se tenait devant lui. Il lui tendit ses feuillets sans aucun sourire ni ravissement. Il se sentait comme dans son ancienne vie face Ă  son patron entrain de lui faire passer son entretien individuel annuel. Il venait de lui apporter le tome 4 de « Bonnie Calamity », Ă©crit ou plutĂŽt rĂ©Ă©crit en moins de 48h et visiblement ses derniers textes Ă©taient loin d’ĂȘtre Ă  la hauteur des prĂ©cĂ©dents.

-Non mais c’est quoi cette merde?… On dirait le journal intime d’une adolescente de treize ans et Ă©crit par elle. Ce n’est pas possible, tu me fais une blague de potache, lĂ , allez mec, file-moi ta vraie version.

-C’EST la vraie et ultime version.

-Tu te fous de ma gueule? Ce n’est pas possible, ce n’est pas toi qui as Ă©crit cette daube? Le coup de la douche, tu l’as Ă©crit dans le deuxiĂšme tome. Il rĂ©cita de mĂ©moire une version grossiĂšre de l’anecdote: « Trois jours aprĂšs avoir couchĂ© avec le beau Tonio, son professeur de tango, gay comme un pinson, qui lui avait avouĂ© que grĂące Ă  elle il Ă©tait devenu l’homme qui se cherchait en lui , il s’Ă©tait rĂ©vĂ©lĂ© Ă  lui-mĂȘme dans le corps d’un hĂ©tĂ©ro. Elle Ă©tait LA femme qui avait changĂ© Ă  tout jamais sa vie et sa sexualitĂ©. Et quand  le tĂ©lĂ©phone sonna enfin, elle prenait une douche. Enfin il la rappelait. Non, son amie ValĂ©rianne avait tord, il ne s’Ă©tait pas servi d’un stratagĂšme de dragueur pour uniquement la mettre dans son lit . Dans sa prĂ©cipitation  pour ne pas manquer l’appel, elle ne fit pas attention, glissa sur la savonnette qui Ă©tait tombĂ©e Ă  terre, traversa la paroi, tomba et se dĂ©mit l’Ă©paule. Tout ça pour entendre sur son rĂ©pondeur, qui aprĂšs cinq sonneries s’Ă©tait mis en route, sa mĂšre qui voulait savoir si elle voulait qu’elle lui garde dans un tupp’ le reste de chili du souper de la veille parce que son pĂšre ne l’avait pas digĂ©rĂ© et avait Ă©tĂ© malade toute la nuit. »Â Â Bon sang Alex, ça c’est du grand art c’est toi qui a trouvĂ© le truc du prof de danse qui faisait croire Ă  toutes les jeunes femmes qu’il Ă©tait gay et que c’Ă©tait elles qui lui avaient ouvert les yeux sur son hĂ©tĂ©rosexualitĂ© juste pour baiser. Du grand savoir-faire, du grand Max! Le coup de la paroi aussi. Sarah-Jane n’avait Ă©crit que son espoir que ce soit un appel du professeur de tango qui ne l’avait pas recontactĂ© aprĂšs avoir couchĂ© avec elle, qu’elle avait glissĂ© sur son savon et s’Ă©tait dĂ©mise l’Ă©paule. Bon le coup du Chili Ă©tait Ă©crit aussi tu n’as rien inventĂ© mais sans tes ajouts l’anecdote de Bonnie Calamity est fade. Tu as rĂ©ussi le tour de force de rendre l’anecdote plus vivante, plus vibrante, on a mal pour elle. Et regarde ce que tu me ponds lĂ  ?  « Cela faisait trois jours que j’attendais la livraison d’une tenue bien coquine avec des talons aiguilles plus hauts que la Tour Eiffel. Joshua fantasmait sur les hauts-talons et la dentelle, et mon rendez-vous Ă©tait pour ce soir. Comme par hasard on sonna Ă  la porte juste au moment oĂč je sortais de ma douche. PressĂ©e j’attrapai au passage une serviette que j’enroulais autour de mes cheveux et une seconde autour de ma poitrine. En voulant enjamber le petit rebord de la douche, je me cognai le petit orteil. Clopin- clopant, j’allai ouvrir la porte Ă  demie-nue Ă  l’homme le plus hideux de la terre, un vieux mĂ©got Ă©teint aux coin des lĂšvres. La peur prit le pas sur la douleur, je lui claquai la porte au nez rapidement tant son odeur corporelle m’incommodait. En ouvrant la boĂźte, regardant mon orteil tumĂ©fiĂ©… je me dis que je pouvais dire adieu Ă  mes talons aiguille pour quelques jours. » C’est bien Alex, mais c’est plat et redondant, c’est du dĂ©jĂ  vu. Encore… garde ça, mais donnes-en davantage Ă  tes lecteurs, transforme le livreur en jeune homme sexy, fais tomber sa serviette, laisse-lĂ  s’entraĂźner dans la dĂ©cadence pour quelques dizaines de minutes…

– Mais je ne suis pas scĂ©nariste pour films porno ! Et ben tu vois, justement, pour une fois c’est bien moi qui ai Ă©crit les aventures de Bonnie Calamity et non un truc de plagiĂ© sur le blog de Sarah-Jane.

-Mais il y a plein d’autres anecdotes que ta femme a Ă©crites, pourquoi tu as essayĂ© d’inventer?  On sent tout de suite que c’est un mec qui a Ă©crit, il n’y a pas cette dĂ©licatesse du style, cette authenticitĂ©…

-Parce que JE SUIS UN MEC, Michel, je n’y arrive plus, ce n’est pas moi c’est Sarah. Demande-lui d’Ă©crire par elle-mĂȘme.

-On en a dĂ©jĂ  parlĂ©, et tous les trois. Elle se refuse de prendre la plume, ou de dĂ©voiler que c’est elle qui est derriĂšre tout ça. Tu as reçu le Prix Femina pour ton bouquin, toi le grand Max Morgenstar, beau, sexy, charmeur… avec de la sensibilitĂ©… toutes les femmes craquent, tu es le prince charmant, l’homme qu’elles dĂ©sirent toutes. Tu ne peux pas lĂącher une telle bombe en disant: « C’est pas moi, c’est ma femme qui Ă©crit » De plus Sarah-Jane a encore du travail Ă  peaufiner sur son livre de recettes, il manque quelques photos de prĂ©parations.
Vos bouquins doivent sortir dans quelques jours, j’avais rĂ©servĂ© La Hune, tu sais la librairie-galerie Ă  Saint-Germain-des-PrĂ©s , mais elle a brĂ»lĂ©, lĂ  , mi-novembre; je me suis rabattu in extremis sur le Tschann 13 , j’ai du batailler avec le proprio, ce qui veut dire dans mon langage allonger des billets pour un dĂ©lai aussi court, pour le lancement en exclusivitĂ© 12h avant les autres librairies. Et c’est seulement ce buzz qui va rapporter du blĂ© au Tschann 13 et Ă  moi, Ă  nous… T’imagines mĂȘme pas la pression en si peu de temps… Tu vas ĂȘtre attendu par des centaines voire des milliers de lecteurs, le duo que tu formes avec Barbie Parker est explosif. Les deux grandes stars mariĂ©es l’une Ă  l’autre qui sortent un bouquin le mĂȘme jour au mĂȘme endroit. J’ai investi pas mal dans ce projet, tu ne peux pas me faire ça, pas maintenant, il y a trop en jeu. Termine la saga Bonnie Calamity au prochain tome si tu en as assez, tu pourras reprendre plus tard. On fera de nouveau le buzz en annonçant la fin de la saga au tome 5 et dans quelque temps on fera de nouveau le buzz avec le retour de Bonnie Calamity, tiens tu vois on a dĂ©jĂ  le titre. Termine ton histoire avec un mariage et des mouflets et on reprend une suite avec un divorce, ce qui te permettra de retrouver une inspiration adĂ©quate. Fais une pause si t’es crevĂ© mais pas maintenant, tu feras une dĂ©pression plus tard.

-Tu ne comprends pas Michel je suis un usurpateur, un faussaire, ce n’est pas moi.

-Tu auras des Ă©tats-d’Ăąme plus tard, allez Alex, encore un tome, reprends le blog de ta femme et mets-toi au travail, je te donne encore 72h… aprĂšs… je suis dĂ©solĂ© mais tu as un contrat. Ce n’est plus ton pote qui te parle mais ton Ă©diteur. Je ne veux pas en arriver lĂ . Et pis regarde toi, tu pues l’alcool, tu es dĂ©braillĂ©… ressaisis-toi mon ami. Bois un bon cafĂ©, prends un douche, rase-toi, mange toutes les sucettes du monde si tu en as envie, mais merde! Retourne chez toi et mets-toi au travail.

-Ce n’est pas moi Michel, il y a quelque chose dans ma tĂȘte qui m’alerte. Ce n’est pas mon Ɠuvre et ça va me retomber dessus. Je sais bien que Sarah est d’accord, toi aussi mais il y a comme un blocage… Et pis y a cette fille…

-Une fille? Quelle fille? Putain Alex, t’as pas fait le con? T’as pas fait ça Ă  Sarah-Jane quand -mĂȘme!

-Mais non c’est pas ça. Tu te souviens quand j’ai fait le salon du livre Ă  Paris en mars dernier?

Alex lui relata l’Ă©trange rencontre avec la fan rouquine Ă  lunettes et sa demande peu conventionnelle. Michel leva les yeux au ciel:

-Une allumĂ©e parmi tant d’autres. Elle se prend peut-ĂȘtre pour ton hĂ©roĂŻne. Des fans un peu cinglĂ©s tu en as vu beaucoup, ce sont les risques du mĂ©tier. Des demandes d’autographes farfelues aussi. Souviens-toi de cette vieille femme qui se prĂ©tendait ĂȘtre ta grand-mĂšre, cette folle qui croyait dur comme fer que tu Ă©tais le pĂšre de son bĂ©bĂ© ou encore cette blonde qui se prenait pour Annette Schneider, ton personnage de « Duo de Chics ».

-Mais cette femme lĂ  est diffĂ©rente, je suis certain qu’elle est venue me faire dĂ©dicacer tous mes romans…, en mars Ă  Paris; le Salon du Livre sur la Place dans le Grand-Est Ă  Nancy, c’Ă©tait je crois… le 10 septembre… Je n’y Ă©tais allĂ© que le dimanche, je lui ai dĂ©dicacĂ© le tome 2, je me souviens bien maintenant, elle me l’a fait dĂ©dicacer Ă  Bonnie Calamity, j’ai signĂ© et je suis passĂ© Ă  autre chose et il y a quelques semaines… Le salon du livre Ă  Carhaix les 28 et 29 octobre… Tu m’as fait apprendre par cƓur: » 28 vet Gouel al LevrioĂč e Breitz » pour le 28e festival du livre en Bretagne. J’avais passĂ© la nuit dans ce petit hĂŽtel oĂč je me suis promis de revenir avec Sarah-Jane. Elle Ă©tait restĂ©e pour bosser sur les recettes de son bouquin et n’avait pas pu m’accompagner.
Oui elle Ă©tait lĂ , je me souviens maintenant, je lui ai dĂ©dicacĂ© le tome 3 … toujours Ă  Bonnie Calamity… Oui ça me revient, elle m’a mĂȘme demandĂ© pourquoi j’Ă©tais ici alors que le thĂšme de cette annĂ©e Ă©tait la Corse. Je l’ai mĂȘme trouvĂ©e un peu sĂšche, elle n’Ă©tait pas aussi souriante que les fois d’avant.

-Alex! Mon vieil ami, tu as reconnu une de tes fans et alors? Ce n’est pas la premiĂšre fois, les gens te reconnaissent et lĂ  tu en as reconnu une… quand bien mĂȘme? C’est peut-ĂȘtre une folle, une Ă©rotomane et si elle n’a pas souri la derniĂšre fois c’est parce qu’elle est jalouse et en colĂšre tout simplement , Ă©tant donnĂ© que la sortie du tome 4 est prĂ©vue au mĂȘme instant que le livre de Barbie… Alors tu te sors cette nana de la tĂȘte, tu retournes chez toi, tu fouilles dans le blog de ta femme et tu me files le tome 4 pour dans 72h. Garde si tu veux l’histoire de la douche mais donne nous une idĂ©e de plus de lĂ©gĂšretĂ© Ă  ton hĂ©roĂŻne et table sur la honte, elle ne le refera plus jamais et patati et patata et elle se confie Ă  son amie ValĂ©rie…

-Valérianne! Le coupa-t-il.

-Si tu veux mais tu te mets au boulot et plus vite que ça. Tu es mon ami, Alex, et je t’aime comme un frĂšre… On fait comme prĂ©vu: vendredi 22 dĂ©cembre 2017 Ă  20h30 au Tschann 13,  on dĂ©voile le tome 4 de Bonnie Calamity et le livre culinaire de ta femme et on se fait une sĂ©ance de dĂ©dicace dĂ©s le 26 Ă  la Librairie de Paris, place Clichy… AprĂšs on sera en 2018, tu prends un peu de vacances et on reparle de tout ça, mais ne me laisse pas tomber poto, pas maintenant.

Alex rentra chez lui et se remit au travail… sans grande conviction. Son esprit vagabonda vers cette rouquine, il ne l’avait pas rĂ©ellement remarquĂ© aux diffĂ©rents salons du livre mais elle Ă©tait lĂ , prĂ©sente dans son esprit. Et son air Ă  Carhaix… Ă  la limite du mĂ©pris…

Il secoua la tĂȘte pour chasser cette image de sa mĂ©moire qui sans qu’il ne sache trop pourquoi…lui faisait mal. Il ralluma son ordinateur, retrouva le premier opus de « Bonnie Calamity 4 -Toujours Debout – » , rien ne s’effaçait rĂ©ellement sur un ordinateur … en mĂȘme temps il avait jetĂ© son exposĂ© dans la corbeille virtuelle et comme dans la vie rĂ©elle ne l’avait pas vidĂ©e. Il imprima son rĂ©cit, prit ses feuilles en main et alla dĂ©nicher la vieille machine Ă  Ă©crire de sa mĂšre qu’il avait dĂ©laissĂ©e depuis de nombreuses annĂ©es au fond d’un placard de sa chambre et se mit Ă  taper… la prose d’une autre.

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