La Muse – Chapitre 3

Bonnie Calamity

Sarah-Jane a toujours été férue d’internet. Elle passe des heures et des heures à surfer sur les réseaux sociaux, les blogs, les pages people, la presse féminine, tout ce qui a un rapport avec la cuisine, les émissions de télévision, et même la littérature, de fait.

Elle a créé une page sur son écrivain de mari et sa carrière avec tous les événements où il se produira ou fera une apparition. Elle a ses propres pages au nom de Barbie Parker mais aussi au nom de Sarah-Jane Martin Koch. Elle tient aussi une page sur son émission de cuisine: « Dans la cuisine de Barbie Parker » avec le programme des émissions, le listing des invités, les concours en direct, les recettes du jour, les trucs et astuces des grands chefs, les battles de cuisiniers amateurs, des pronostics en ligne. Bref c’était sa page, son bébé et elle y consacrait énormément de temps.

Alex laissait gérer son image informatique sur la blogosphère par sa femme. Il n’y connaissait strictement rien et n’avait pas le temps de s’en inquiéter. De plus Sarah se débrouillait très bien sans lui, elle répondait aux fans, envoyait des photos dédicacées, envoyait des invitations VIP, organisait des concours avec pour premier prix une rencontre avec l’auteur ou la présentatrice télé, souvent de connivence avec Michel pour le côté marketing et exploitation régulée de l’image de Max ou de Barbie.

Un jour, alors qu’il s’octroyait une pause café pour décompresser alors qu’il écrivait un tout nouveau roman, il se rendit dans la cuisine. Sa femme consultait son ordinateur en buvant une tasse de thé.

Il passa derrière elle, l’enserra dans ses bras et l’embrassa dans le cou.

-Que fait ma petite femme chérie, aujourd’hui?

-Je cherchais des nouveaux blogs sur des cuisiniers amateurs pour l’émission de Noël, donc je vais de blog en blog. Tu veux de la brioche?

Elle se leva, Alex prit sa place et regarda les pages ouvertes sur l’ordinateur de sa femme. Machinalement il tomba sur un blog qui n’avait rien à voir avec la cuisine et commença à le lire. Au bout de quelques minutes, alors que Sarah-Jane s’installa à ses côtés, il s’exclama:

-Mais c’est génial! Tu es géniale!

-Quoi?

-Mais ton blog.

-Quel blog? J’en ai plusieurs.

-Mais le tien! Celui qui raconte ta vie, tes déboires tes petits tracas de tous les jours. Je me souviens bien quand tu es tombée dans les escaliers alors que je t’attendais en limousine au bas des marches, c’était au début de notre relation. J’aime ce côté authentique, candide, spontané de toi. Tu n’es plus la femme d’un grand écrivain ni une animatrice de télévision nationalement connue, tu es vraie, tu es toi.

-Mais comment…

-Bon l’écriture est très simpliste, c’est un blog après tout… Et puis le pseudo… Bonnie Calamity… J’adore! Ce mélange de noms de femmes historiquement connues avec le clin d’œil à ton nom de star « Parker »… Bonnie Parker. Et Calamity, avec cet amalgame de ton prénom Sarah-Jane… Calamity Jane qui introduit le côté étourdit et maladroit de l’héroïne… Une vraie calamité parfois. J’adore le concept. Tu en as parlé à Michel? C’est de lui que vient l’idée? Oui c’est clair il n’y a que lui pour trouver des corrélations comme ça dans des pseudos c’est comme ça que Morgenstar est en lien avec son étoile de Shérif…

Oh mince alors!… je te revois ce jour là avec tes hauts talons et la robe longue… Je me rappelle entrain de chuter au ralenti dans les escaliers sans rien pouvoir faire pour toi. Oh ma pauvre, comme tu as eu mal ce jour là!

-C’est surtout ma fierté qui a eu mal. L’un de nos premiers rendez-vous et je m’explose sur les marches de l’escalier en marchant sur ma robe. Je me sentais comme cendrillon et j’ai fini aux urgences, tu parles d’un rendez-vous! On a connu plus glamour. Mais ça reste un souvenir impérissable. Douloureux mais impérissable. Heureusement qu’il n’y avait pas de paparazzi ce jour là…

-Mais c’est ça!… Oh ma chérie, tu es ma muse, je viens d’avoir l’idée du siècle. TU viens de me donner l’idée du siècle. Dis-moi! Je peux me servir de ton blog?

-Mais je…

-On ne saura pas que c’est toi. Je romancerai tes histoires, rajouterai des rebondissements. Je ne te savais pas si maladroite, mais c’est tellement touchant… On ne relève pas forcément tous ces petits tracas ou incidents dans la vie quotidienne, mais je sens qu’il y a un truc. J’ai l’inspiration. Mon amour, donne moi l’autorisation de me servir de ton blog pour mon nouveau roman, tu es trop géniale! Il n’y a pas d’autres mots. S’il te plaît mon amour de ma vie. J’ai espoir en cette idée… Je te dédierai ce nouveau roman, à toi ma muse. J’ai déjà plein d’idées, ça se bouscule dans ma tête…

-Oui mais tout n’est peut-être pas vrai sur ce blog… J’ai peut-être exagéré, inventé…

-Et alors? Qui ira vérifier? Et puis je vais en rajouter, des tonnes et des caisses, l’héroïne n’en sera que plus attachante. Donne moi juste la permission de prendre pour base ton blog et de garder le nom de l’héroïne. J’adore! Bonnie Calamity ! C’est simple c’est tout toi!

-Bon, dans ce cas là, je te donne la permission, mais si ton roman a du succès, on part en Californie pour quelques semaines.

-Tout ce que tu voudras ma Bonnie Calamity. Sarah-Jane Martin Koch Barbie Parker Bonnie Calamity… J’adore!

-Tu vas un peu loin là!

-Je te pique ton ordi et je me mets au travail… l’inspiration arrive, qu’on ne me dérange sous aucun prétexte!

-Mais… Et ta brioche? C’était le reste du concours amateur de cet après-midi… Et je te signale que tu peux avoir accès à mon blog depuis ton ordinateur, il suffit de copier l’url dans la barre de recherche …

Mais Alex était déjà dans son bureau à travailler avec deux ordinateurs. Sarah-Jane leva les yeux au ciel et mordit dans la brioche qui était destinée à son époux, sachant que quand l’inspiration était là, rien ni personne ne pouvait détourner son mari de ses écrits.

Alex n’avait rien entendu des derniers mots de son épouse, il était déjà absorbé dans sa lecture, découvrant les frasques et les méandres de la vie quasiment quotidienne de sa femme, ou plutôt sont côté poisseux bien loin du regard des caméras.

***

Bonnie Calamity était un personnage complètement improbable: maladroite, tête en l’air, poisseuse… Avec elle le moindre petit accroc dans son pull finissait inlassablement en un chandail détricoté  intégralement; une écharde dans son doigt en un bain de sang et la destruction d’un édifice en bois; le talon coincé dans une grille d’égouts crève l’œil de l’égoutier qui s’apprêtait à sortir… Les petites choses de la vie prenaient avec elle des dimensions incommensurables… Même les chats noirs évitaient sa route et changeaient de trottoir.

Alex n’avait jamais vu sa femme sous cet angle, mais comme elle lui avait dit certaines anecdotes avaient été imaginées ou amplifiées… Comment faire plus? Cette Bonnie Calamity était un nuage noir à elle toute seule.

Le ton du blog était néanmoins assez comique et bourré d’autodérision. Alex adorait le style d’écriture de sa femme. Il n’était pas comparable du tout à son livre de recettes de cuisine, mais comment comparer la description de la jupe de coincée dans la porte d’un taxi devant les yeux effarés de son nouveau patron et la recette d’un sauté de veau aux truffes? La narration était forcément très différente. Bon, il y avait encore beaucoup de travail pour en faire un roman acceptable, mais c’était là toute la mission de l’écrivain. Il avait sous les yeux une bonne base, à lui de construire le monument.

Alex lu et relu le blog, prit des notes, inventa des scénarios…

Il ne connaissait pas sa femme du point de vue dépeint sur la blogosphère. Tant de situations cocasses l’étonnait d’elle, mais il est vrai que d’un angle de vue extérieur on ne faisait pas forcément attention à la femme qui trébuche dans la rue pour embrasser ensuite un lampadaire. On sourit et la vie fait qu’on passe à autre chose, loin des petits tracas d’inconnus. De plus il ne passait pas tout son temps non plus avec elle; ils avaient tous deux des journées et des vies très remplies.

Mais il se souvenait bien de certaines situations comme la fois où lors d’un cocktail ayant pour projet de réunir le gratin du cinéma afin d’adapter « Duo de Chics » sur grand écran, le prétendant au premier rôle masculin qui serait amené à incarner le personnage de Thomas Saint-Pierre, avait trébuché et sa coupe de champagne était venue se déverser sur le décolleté de Sarah-Jane aussitôt suivi par le visage du jeune acteur encore méconnu à cette époque. La situation alors truculente fut décrite très différemment sur les pages publiques qu’il lisait sur internet. Certainement afin de donner une forme d’anonymat à son blog, Sarah-Jane avait modifié légèrement la situation et inventé un autre décor, mais la scène n’en paraissait que plus désopilante. Néanmoins il ressentait encore l’essence de cette réminiscence et entendait encore Michel s’écrier:

-Et comme par hasard, il n’y a pas de caméra!

La narration présentait le décor dans un restaurant, ce qui est beaucoup plus commun que la grande salle de l’hôtel de ville. Alex allait garder le lieu. Il ne souhaitait pas dénoncer les bourdes et maladresses de la grande Barbie Parker qui pourrait porter atteinte à son image, mais à les prêter à la jeune femme lambda que n’importe qui pourrait croiser dans la rue ou côtoyer chaque jour. Il voulait que les femmes se reconnaissent en cette Bonnie Calamity. Lui garder cet air gaffeur et godichon tout en gardant cette apparence drôle et touchante. 

Le cocktail était remplacé par un repas d’affaires. Sarah-Jane n’était pas présentatrice de télévision mais secrétaire, elle ne portait pas sa longue robe rouge à fines bretelles et à dos nu mais un chemisier fin blanc, et le lourdaud écervelé n’était pas un jeune acteur en quête de devenir mais le fils d’un futur collaborateur de son patron qui allait bientôt siéger au conseil d’administration de l’entreprise familiale aux côtés de son père.

Cette anecdote était fascinante, il n’y aurait pas grand chose à modifier. Alex ne se lassa pas de la lire, avec à chaque fois un petit rictus aux coin des lèvres. Il imaginait sans peine la scène comme si elle se déroulait devant ses yeux ou si il la regardait au cinéma.

« Nous ne sommes pas le 1er janvier, mais j’ai décidé de prendre une bonne résolution: ne plus jamais sortir en semaine et encore moins quand on a un repas d’affaires entre midi le lendemain.

Enfin… Encore fallait-il s’en souvenir… du repas, pas de la soirée… Enfin… quoique… même maintenant après le recul, je n’ai plus trop de souvenir.

Pour notre troisième rendez-vous, Olivier m’a fait la totale. Il est venu me chercher après le boulot avec un énorme bouquet de fleurs (que j’ai dû me trimbaler toute la soirée, d’ailleurs il doit être fané et balancé quelque part à l’heure qu’il est. Peut-être sur la banquette arrière de sa bagnole assez pourrie je dois avouer. Mais je m’en fiche. Il y avait une fleur qui puait c’était abominable! Pouah! J’ai encore l’odeur dans le nez rien qu’en y pensant, c’était tellement fort que ça me piquait les yeux. résultat: mon mascara a coulé et comme il n’est pas waterproof, j’ai eu un regard de panda toute la soirée. Bref!) – Alex aimait beaucoup ce genre de détail. Sarah-Jane avait combiné une autre de ses anecdotes dans la narration de son post, à leur troisième rendez-vous il lui avait offert des lys, elle ne supportait pas l’odeur; il en riait maintenant mais fut très gêné à l’époque. Sa femme avait décidément encore de nouveaux talents bien dissimulés- Nous sommes allés ensuite boire un coup en terrasse d’un café. Cinéma. Restaurant. J’ai passé une agréable soirée. En rentrant dans la voiture je ne savais pas encore si j’allais accepter de passer la nuit avec lui. Mais bon je m’étais épilée, au cas où; ce qui dans le langage féminin veut bien dire ce que ça veut dire. -Alex fut ravi d’apprendre ce petit truc et astuce typiquement féminin qui ferait le must dans un roman écrit par un homme-  Tout s’est précipité lorsqu’une roue a crevé. Il pleuvait, Olivier s’acharnait sur le pneu, j’ai voulu l’aider pour aller plus vite. En moins de temps qu’il fallait pour le dire j’étais trempée. Olivier ne voulait pas de mon aide, j’ai insisté en voulant lui donner un coup de main avec le cric, la manivelle a dérapé et je me suis pris le coude d’Olivier dans l’œil. Olivier fut un amour avec moi, aux petits soins. remontée dans la voiture je grelottais tellement qu’il m’avait prêté sa veste qu’il avait déposé sur mes épaules tout en apposant un baiser sur mes lèvres. La scène ressemblait à celle d’un vieux film en noir et blanc. Mais la veste était toute aussi mouillée. J’avais très froid.

Arrivés (enfin) chez lui, je ne pouvais pas m’éclipser de la sorte ou lui demander de me raccompagner chez moi. Pas avec les dernières péripéties de la soirée. Alors qu’il allait nous servir un dernier verre, il me proposa d’aller prendre une douche bien chaude pour me réchauffer et m’indiqua qu’il y avait le nécessaire dans la salle de bain. Je suspendis mes vêtements afin de les faire sécher et revins emmitouflée dans un peignoir bien moelleux. Il me servit un verre de vin. Olivier s’était séché avec une serviette et avait passé un pantalon de survêtement et un t-shirt. Il s’était excusé de sa tenue. C’est-i’ pas crô meugnon ? En même temps, j’étais quasi nue… On faisait vraiment la paire.

Carré blanc! Vous ne saurez rien d’autre.

Branle-bas de combat le lendemain matin. N’ayant pas dormi chez moi, le réveil n’avait pas sonné et mon téléphone portable n’avait plus de batterie. J’avais vulgairement la gueule dans le cul, et une bonne migraine. Olivier m’avait accompagné tant bien que mal jusqu’au boulot où j’arrivais avec plus d’une heure de retard, lui aussi arriverait en retard mais je ne m’en souciais guère. Alice, ma collègue, me dit que j’avais une gueule de déterrée et demandé si je m’étais battue avec mon chat? Visiblement le coup que j’avais reçu dans l’œil commençait à devenir bleu. Je me servis un café, me mis de suite au travail. Mon patron me rappela le déjeuner de travail à midi trente pétante, me regarda de la tête aux pieds et fut visiblement mécontent de ma tenue- froissée de la veille NDLR- Je n’avais pas eu le temps de retourner chez moi me changer et n’avais aucun vêtement de rechange au bureau. Évidemment je me tachai le corsage blanc en renversant du café. Je me rendis aux toilettes pour nettoyer tant que faire se peut. Je me rendis compte que j’avais oublié mon soutien-gorge chez Olivier et que mon chemisier était légèrement transparent et taché de surcroît.

La tache se situant prés du col, Alice m’aida à la camoufler avec son énorme collier hideux et coloré. Il était clair qu’avec un tel bijou, la tache passait inaperçue. Elle me prêta aussi sa veste noire pour dissimuler la poitrine mouvante.

Au restaurant, après les présentations, je m’assis et mesurais tous mes mouvements; que penseraient mon patron et son vieil ami et futur collaborateur s’ils s’apercevaient que je ne portais pas de sous-vêtement. Entre ces deux hommes, le fiston, et Gabriel l’assistant du patron qui avait toujours eu du mépris envers moi; j’étais la seule femme de la tablée. Junior lorgnait néanmoins sur mon chemisier, j’étais mal à l’aise. Il me parla de mon collier, enfin de celui d’Alice, je ne savais quelle réaction professionnelle adopter, la conversation ne l’étant pas du tout!

Pour toute réponse à ma question purement rhétorique, Fiston se leva pour remettre une perle de mon collier qui n’était pas alignée au même moment où le serveur apporta les boissons apéritives. Junior bouscula le serveur qui fit tomber son plateau sur mon corsage et mes genoux. Je me levai en hurlant – les glaçons c’est froid! – Les liquides se répandirent sur mon chemisier qui se colla sur mes tétons durcis au contact de la fraîcheur. Mon corsage était maculé de vin et de whisky et ne laissait plus aucune place à l’imagination. Le serveur et Fiston se fondirent en excuses. Mon patron m’envoya aux lavabos, mais ce fut pire lorsque je revins.

Mon boss me renvoya chez moi me changer, pour moi le repas était terminé. Lorsque je revins cet après-midi là, cet imbécile de Gabriel s’était amusé à raconter ma mésaventure à tout le bâtiment, tout le monde savait que je ne portais pas de sous-vêtement, mais le chef me fit convoquer dans son bureau, il était ravi, ma prestation avait plu , le contrat était signé et je l’accompagnerai la semaine prochaine à un dîner avec un éventuel futur investisseur en lui faisant promettre de mettre ma chemise blanche. Comment lui faire comprendre qu’elle était devenue irrécupérable et que je l’avais jetée? »

Alex adorait. Il sortit du bureau et allai embrasser sa femme.

-Ma chérie, tu es formidable et je t’aime à un point! Tu es un pure génie! Tu es ma muse!

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