La Muse – Chapitre 1

Michel ou le grand Mike

Si Alex en était là aujourd’hui c’était d’abord à cause, ou plutôt grâce (à cet instant il ne savait pas exactement dans quelle posture il dépeignait son ami) à Michel.

Michel, son ami d’enfance, son pote de collège, son comparse de lycée. Michel avec qui il avait fait les quatre cents coups; mais surtout Michel, le premier à avoir cru en lui, son premier fan, son agent et aujourd’hui son éditeur.

***

Il y a quinze ans, Alex travaillait dans une agence dans une société d’assurances et Michel était banquier; loin du glamour, des paillettes et des projecteurs d’aujourd’hui. Et rien ne les prédestinait à cette vie de star.

Alex était rêveur. Alex était un grand romantique. Ce grand brun ténébreux était également victime des quolibets de son rouquin hyperactif d’ami, le jour où il l’a surpris entrain d’écrire un poème pour conquérir le cœur d’une jeune femme qui passait son temps et un malin plaisir à le snober alors qu’il était fou d’amour pour elle.

Tout bascula dés lors qu’Alex laissa sa prose en rimes au profit d’enquêtes policières. Alors toujours assureur, il n’écrivait que pendant son temps libre; s’isolait, ne sortait que dans de rares occasions mais il sentait qu’il tenait quelque chose. Son histoire avait du sens. Il ressentait ses personnages, il vivait ses personnages, il avait donné vie et âme à ses personnages et il se complaisait à écrire des aventures taillées sur mesure à ses personnages.

Michel continuait à se moquer de lui mais il n’en avait que faire, même si personne ne le lirait un jour, il était fier d’avoir écrit cette histoire.

Ses doigts filaient sur la vieille machine à écrire de sa mère pendant des heures, plus par sentimentalisme que par confort d’écriture. Et puis… la technologie moderne n’était vraiment pas son truc, même s’il consommait plus de blanc correcteur que de café pourtant Dieu sait qu’il était grand consommateur. Surtout depuis qu’il avait arrêté de fumer suite au décès subit de sa mère dont le cancer avait eu raison de son addiction. Alex était accroc à la caféine… et aux sucettes. Pas très viril comme tic, pas très dangereuse comme drogue (sauf pour les dents), mais il n’arrivait pas à se défaire de cette envie incessante d’avoir quelque chose dans la bouche.

Evidemment, Michel s’en donnait à cœur joie. Il le surnommait « le Kojak à moumoute » et se demandait si c’était ce policier de série télévisée qui lui donnait l’inspiration pour son propre roman. Le pouvoir et l’imagination se trouvaient dans la sucette fut la réponse d’Alex. Michel quant à lui préférait les cigares des grandes occasions et se laissait inspirer par Che Guevara . Alex se demande encore aujourd’hui en quoi Michel révolutionnerait l’Histoire et surtout contre qui ou quoi il luttait. Alex avait un moment songé à l’hypnose pour se débarrasser (non pas de Michel et de son humour particulier, quoique…) mais de cette consommation excessive de sucreries. Néanmoins, ce sentiment de rapport à l’enfance le rassurait et ainsi il gardait un lien avec sa défunte mère. Sigmund Freud aurait adoré le psychanalyser.

Le jour où il tapa sur les lettres F.I.N. sur sa machine qui s’imprimèrent directement sur le feuillet de son roman, il fit une dernière relecture en diagonale et fier de lui, rangea les pages dans le tiroir de son bureau.

Alex se remit alors à sortir, à voir ses amis, à faire des rencontres plus ou moins coquines… Ce fut Michel (encore lui!), qui, un soir alors qu’ils faisaient une partie de jeux-vidéo après le boulot en buvant une bière, remit le sujet sur le tapis:

-Alors?

-Alors quoi?

-Ton manuscrit?

-Je l’ai tapé à la machine, et non écrit à la main, ce n’est pas un manuscrit mais un tapuscrit; et il est fini.

-Et?

-Et tu es en mauvaise posture et tu veux me déconcentrer pour me faire perdre la partie. Attention!

Une bombe explosa. Game Over. Michel éteignit la console.

-Non mais mec! Tu passes des mois enfermé, collé à ta machine obsolète avant qu’elle ne fut inventée et une fois terminé, hop, on oublie?

-Ben oui. j’avais une histoire à raconter, c’est fait, c’est rangé.

-Sans la faire lire à quiconque ni la faire publier?

-C’est juste une histoire, je n’ai aucun talent particulier, toi-même tu te moques toujours de ma prose.

-Allez mec, fais moi lire. On est poto depuis toujours, si y a bien une personne qui devrait lire ton histoire c’est bien moi. Comment je pourrais me moquer de toi sinon, il faut bien que je me renouvelle. Non, non, c’est une blague, vue ta bitchface, c’est promis je ne me moquerai pas. C’est promis mec, fais moi lire et je ne dis rien, pas un mot. Dis-toi qu’au moins tu auras été lu une fois dans toute ta vie. Un livre lu est un romancier qui naît -bon sang que je suis bon, je m’adore, tu me désires à cet instant n’est-ce pas? Bon j’arrête-. Allez file moi ton bouquin ou tes feuillets, ton truc quoi, on n’en parle plus et je te colle la pâtée aux jeux-vidéo. Au fait on dit un jeu-vidéal? Des jeux-vidéo… Oh que je suis bon, je devrais faire de la télé, moi!…

Epuisé par le harcèlement moral de son ami, Alex sortit les feuillets tant désirés de leur retraite forcée au fond du tiroir de la commode de l’entrée qui servait de fourre-tout et les lâcha à Michel à contrecœur. Mais il savait pertinemment que si il ne le faisait pas, son idiot de comparse ne s’arrêterait jamais; quitte à fouiller lui-même tout l’appartement un soir vêtu de noir, déguisé en ninja pendant son sommeil. Il le savait capable de tout.

Emplit de curiosité, Michel n’était pas rentré trop tard chez lui, ce soir là et se plongea immédiatement dans la lecture du livre (qui n’en était pas encore un) de son ami et c’est à 3h45 qu’un Michel surexcité appela son ami Alex.

-Putain mec tu es un génie.

-Michel, il est presque 4h du mat’.

-Ton bouquin! Je l’ai lu d’une traite. Je n’ai pas pu m’arrêter avant la fin. Il est génial. Tu dois le faire publier. Et écrire une suite, tu …

-Stop! Je dois dormir surtout. On ne peut pas en parler demain, je me lève dans deux heures pour aller bosser, moi.

-Comment tu peux penser à bosser ou à dormir alors que j’ai un best-seller entre les mains.

-Michel!

-Il faut que tu fasses publier ton roman.

-Merde Michel, je n’y connais rien, j’ai la gueule dans le cul, je n’arriverai pas à me rendormir et je peux dire adieu à ma prime si je ne suis pas opérationnel et si je n’arrive pas à atteindre les objectifs nouveaux clients avant la fin du mois. Pourquoi le faire publier? Parce que mon super pote depuis toujours super pas objectif l’a aimé ou dit qu’il l’a aimé juste pour se foutre de moi par la suite? Surtout quand je recevrais des réponses négatives qui me diront: Monsieur, ce n’est pas en tapant quelques lignes qu’on devient un grand romancier. Ou… Cette littérature est juste bonne à se retrouver dans des toilettes publiques pour se torcher. Je ne suis pas maso. Donc tu me laisses dormir ou essayer de me rendormir, je suis HS. A demain! Et je débranche mon téléphone.

-C’est un téléphone portable.

-Ben je l’éteins.

-Tu sais comment faire? Toi?

Alex raccrocha. Michel était hilare. Il n’en avait pas encore terminé avec son ami.

Dés le lendemain Michel revint à la charge entre midi alors qu’ils mangeaient sur le pouce au bistrot du coin. Michel était très têtu et quand il avait une idée en tête il ne l’avait pas ailleurs. Michel voulait faire parvenir et soumettre lui-même le manuscrit – qui n’en était pas un – à différentes maisons d’édition. Alex campait sur ses positions.

-Et écrire à compte d’auteur?

-Je ne sais pas; tout le monde peut écrire à compte d’auteur, ça vaut de la thune et après? Il me restera 499 bouquins sur les bras après t’avoir dédicacé un exemplaire parce que tu es mon pote et que c’était ton idée et que je ne peux pas te faire payer une blinde un bouquin que tu as déjà lu. Je n’ai pas les moyens de faire un crédit et je ne veux pas briser mon P.E.L. pour investir dans un projet éphémère. Imagine la tête de mon banquier, non ce n’est pas raisonnable.

-C’est moi ton banquier je te rappelle.

-Raison de plus.

-Mais tu as appuyé sur le mot le plus important: investir.

-Et voilà le banquier qui parle.

-L’ami banquier qui parle, excuse-moi. Écoute, laisse-moi ton manuscrit… pardon, tes feuillets tapés à la machine comme les hommes de Cro-Magnon du siècle dernier. Laisse -moi investir dans ton projet, je crois tellement en toi et en ta prose de fillette que je sais que j’aurais un retour sur investissement très rapidement.

Michel était plus emballé qu’Alex qui le laissa jouer avec son -non, leur- nouveau projet, sans grande conviction. Après tout Michel misait ses propres deniers et ne pourrait rien lui reprocher si son roman faisait un flop. Toutefois, Alex restait très surpris par tant d’investissement tant personnel que pécuniaire, de la part de son ami.

Michel s’était renseigné et quitte à payer, il changea de fusil d’épaule et au lieu de le faire publier il se lança dans l’aventure de l’auto-édition. Les prestations du financement initial étaient plus importantes que prévues mais ne découragèrent pas Michel qui croyait dur comme fer en son projet.

« Duo de Chics » ou les enquêtes policières de deux agents BCBG: Thomas Saint-Pierre qui malgré ses expériences sur le terrain, ne salissait jamais ni ses chaussures de créateur, ni ses bas de pantalon haute-couture, et la blonde sulfureuse Annette Schneider au brushing impeccable par tous les temps même au cœur de l’action. Deux héros superficiels mais très professionnels qui s’entendaient comme chien et chat se taquinant à coups de billets et de fer à lisser. Le ton était beaucoup plus comique que le sérieux des investigations, mais c’était là un rythme qui plaisait à Michel et il savait qu’il ferait mouche auprès de la ménagère de moins de cinquante ans. Non pas qu’il savait ce qu’elle ressentait ou aimait, mais… rhôôô… c’est bon… lui aussi lisait ou regardait les séries cucul la praline le soir à la télévision quand il était seul…

***

Et Michel avait eu du flair. Très vite, il avait monté sa petite maison d’édition et Michel Marchal, le banquier était devenu Mike Shérif – un petit jeu de mots sur son nom de famille et la police américaine: Marshall / Shérif . Il avait trouvé ça très inspiré et très amusant.- Et dans le même esprit comique, qui ne faisait rire que lui, et sans vraiment trop le vouloir, Alex Martin le courtier en assurances était devenu Max Morgenstar l’écrivain. Pourquoi ce pseudonyme? Morgen = demain, Star= l’étoile. l’étoile de demain, mais aussi l’étoile du Shérif. Vous comprenez le cheminement de l’éditeur?

Bref, Alex n’était toujours pas totalement convaincu mais laissait faire son ami, après tout c’était son argent qui était en jeu. Et Alex ne souhaitait pas savoir comment Michel avait fait pour réunir les sommes engagées , comme tout banquier son ami était un véritable chacal et avait un répertoire assez riche.

Tout alla très vite. En très peu de temps, Alex avait déjà vendu trois cents exemplaires de « Duo de Chics ». Et Michel, qui avait de l’argent à récupérer n’endossa pas que le rôle d’éditeur mais aussi celui d’agent. Du coup, Alex passa de nombreux week-ends notamment ses dimanches à parcourir les petits salons littéraires dans l’espoir de vendre quelques livres.

Mike avait fait une promotion du tonnerre, le roman de Max Morgenstar étaient en vente sur plusieurs sites internet et Alex passait ses samedis après-midi à signer des dédicaces dans les librairies de la région.

Mike commanda très vite un deuxième tome à Max. Les personnages existaient déjà avec leur caractère et leur personnalité, ne restait plus qu’à inventer une enquête policière et quelques rebondissements rocambolesques sans tomber dans le redondance du premier opus.

Le deuxième ouvrage de Max Morgenstar n’était pas encore sorti que la nouvelle explosa et changea leurs vies à tout jamais. Alex reçu le Prix Médicis pour avoir vendu 42000 exemplaires de « Duo de Chics »

La grande aventure littéraire commença pour eux. Ils démissionnèrent de leur poste de courtier et de banquier qui commençait à interférer négativement dans leur nouveau projet et allèrent s’installer à la capitale, là où il y avait le beau monde, les gens à voir, les personnes à noter dans le répertoire…

Non enorgueilli d’avoir déniché cette perle littéraire, Michel ou plutôt Mike ne se contenta pas d’un seul poulain dans son écurie. Et l’avantage d’avoir été mis en avant par le prix littéraire de son ami, il fit venir à lui de nombreux écrivains en devenir ou des stars d’un jour qui voulaient continuer à faire parler d’elles. Michel ne fonctionnait qu’au feeling comme il avait fait pour Alex. Néanmoins il demeura intègre et fidèle à sa vieille amitié. Alex passerait toujours avant les autres. L’aventure continuait.

***

En 2006, une bombe explosa dans le milieu littéraire. les Éditions Shérif allaient publier le cinquième et dernier tome de la saga « Duo de Chics ». Après de nombreuses péripéties Thomas et Annette s’étaient enfin avoués leur amour.

Pourquoi? Comment? N’était-ce pas trop tôt? Les journalistes. Les plateaux télé. Les interviews… Alex avait une vie publique effrénée et il adorait ça. La carrière littéraire d’Alex était loin d’être terminée, il avait d’autres idées, d’autres projets littéraires, mais il devait couper le cordon avec ses personnages. Il avait peur de n’être l’auteur que d’une seule saga. Il avait autre chose à démontrer, autre chose à raconter, d’autres histoires à écrire.

Cette décision ne mit pas fin à sa carrière. Loin de là. A 33 ans sa vie commençait à peine et c’est cette même année qu’il rencontra la femme de ses rêves, sa muse, la femme qui bouleversera sa vie à tout jamais.

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